Introduction de Mario Di Chiara, recherches historiques et généalogiques de Matteo Giunti.
Pour une introduction générale, voir le premier « épisode » de cette série : De l’image à l’identité/1 – Les familles Recouly-Roux et Vernière à Livourne.


INTRODUCTION
L’auteur de cette photographie, Ugo Bettini, était déjà le professionnel le plus estimé de Livourne depuis la publication de son traité « La Fotografia Moderna » en 1878, mais sa remarquable maîtrise technique ne suffit pas à expliquer ses excellentes qualités de portraitiste. Près d’un siècle et demi plus tard, on considère surtout les portraits que Bettini fit de grandes personnalités, notamment une série de poses d’Eleonora Duse réalisées peu après l’image que nous voyons ici. Pourtant, ce grand photographe accordait une attention particulière aux enfants, en créant sur le « plateau » une atmosphère qui favorisait leur naturel.
Dans l’image de Sophia et Ida Kauffmann, on reconnaît ce que la musique pour piano appelle une suspension : la petite Ida semble absorbée par une impression fugace, interdite pendant ce bref instant dont Bettini profite pour fixer son image avec l’instrument dont il fut un grand virtuose, l’appareil photographique.
Quant à la mise en scène, la pose comporte une toile de fond peinte placée sur un plan flou, ce qui évite tout manque de vraisemblance et donne plus de profondeur à la scène. Notons enfin la retouche des cils sur les yeux de la femme : en masquant son regard, elle dirige toute notre attention sur l’enfant.
IDENTIFICATION
Le cliché d’un naturel délicat de Bettini montre une mère tendrement penchée sur sa petite fille ; au dos figure l’inscription manuscrite « Sofia Kauffmann e Ida K. di 4 anni – Photogra(p)hie Aprile 1881 ».
Nous savons donc que la fillette s’appelait Ida Kauffmann et qu’elle était née vers 1877, et que sa mère Sofia était mariée à un Kauffmann ; rien d’autre qui puisse nous aider à savoir qui elles étaient. La recherche évidente de l’acte de naissance de l’enfant à Livourne échouerait, car elle n’est pas née à Livourne, comme on le vérifie facilement dans les registres des naissances de 1876-1878.
C’est là que la base de données de notre projet Leghorn Merchant Networks, commencé il y a près de 25 ans, vient à notre secours. Une recherche croisée sur le nom Kauffmann associé à une épouse prénommée Sofia (et variantes : Sophia, Sophie, etc.) donne un seul résultat, qui nous fait découvrir toute la famille ainsi que le nom de jeune fille de la mère.
Il s’agit en effet de Sophia Maria Elisabeth Fehr-Schmöle (1847-1907), épouse de Friedrich Wilhelm Kauffmann (1842-1907) et mère d’Ida Amalie Albertine Kauffmann (née en 1877 à Mannheim, en Allemagne). Mais qui étaient ces personnes et, surtout, quel était leur lien avec Livourne ?
Le lien avec Livourne, c’est la mère, Mme Sophia Kauffmann née Fehr-Schmöle, fille du consul de Suisse à Livourne Pietro Niccola Fehr (Livourne 1812 – Livourne 1898) et d’Ida Federica Schmöle (Amsterdam 1812 – Livourne 1880), tous deux inhumés au cimetière de la Congrégation hollandaise-allemande de Livourne.
Sophia naquit à Livourne en 1847 et fut baptisée à Vicopisano, où la famille Fehr possède encore la Rocca del Brunelleschi. Son mariage avec Friedrich Wilhelm Kauffmann eut lieu à Livourne en 1872, et le couple s’installa ensuite dans la ville du mari, Mannheim, où il était négociant et propriétaire d’un moulin à vent. Une sœur de Sophia, Ernestina Jenny Ida, avait épousé un frère de Friedrich Wilhelm, Eduard, banquier à Fribourg-en-Brisgau.
Sophia et Friedrich moururent à dix jours d’intervalle, en 1907, à Mannheim. Nous n’avons rien pu trouver d’autre sur la vie de leur fille Ida, sinon qu’elle avait un frère aîné, Otto Peter Eduard (Mannheim 1873 – Trogen 1952), industriel et généalogiste réputé, qui eut lui-même une descendance.
En regardant de nouveau l’image initiale, on a le sentiment qu’elle a changé : elle a gagné en réalité et en dit plus qu’avant, quand elle n’était qu’un élégant cliché d’un célèbre studio livournais avec une brève note au dos. Pour les collectionneurs aussi, nous pensons que l’identification et la reconstitution historique d’un portrait ajoutent une dimension à l’objet photographique, qui resterait sinon un carton certes rare et intéressant, mais privé de son histoire humaine.
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