Les Tevenè qui n’étaient pas des Tevenè : la solution d’une énigme généalogique


Il y a quelque temps, Susanna Tevenè, descendante de la famille Tevenè de Livourne, nous a contactés pour une recherche généalogique. Elle voulait comprendre d’où venait ce nom de famille si particulier et vérifier (ou démentir…) certains récits transmis dans la famille depuis des générations, comme c’est le cas dans presque toutes les familles.

En préambule : à Livourne, ce nom est connu grâce à l’instituteur et auteur Pilade Tevenè (1849-1916), à qui une rue de la ville est dédiée, et à ses fils Garibaldo et Alfredo, eux aussi enseignants. Le professeur Angelo Gaudio leur a récemment consacré une étude (en italien) : « I Tevenè, una famiglia di maestri repubblicani livornesi ». Nous remercions Susanna Tevenè de nous avoir permis de publier la photographie de Pilade et de son épouse.

Pilade Tevenè et son épouse Corinna Fanny Bonfanti
Pilade Tevenè (1849-1916) et son épouse Corinna Fanny Bonfanti (1851-1933). Collection Susanna Tevenè.

Le problème : un grand-père qui n’est jamais né

Remonter de Pilade à son père fut facile : il s’appelait Cesare Tevenè et était né à Livourne en 1814. C’est là que les difficultés commencèrent. Aucune trace d’un Cesare Tevenè né à cette époque : rien dans les tables de l’état civil toscan de 1808 à 1814, rien dans les registres des naissances de 1814-1815, garçons et filles, rien dans les baptêmes de la cathédrale. Même chose pour son mariage, célébré à Livourne en 1839 : aucun Tevenè marié entre 1835 et 1849.

Quand un document qui « doit » exister reste introuvable, il y a généralement deux hypothèses : soit il a été perdu, soit nous le cherchons sous un mauvais nom.

La clé : les frères et sœurs de Pilade

La solution est venue des enfants de Cesare. En classant leurs naissances, on remarque un fait curieux : les premiers enfants, nés entre 1840 et 1845, sont enregistrés sous le nom de Landi ; à partir de juin 1847, les nouveaux nés sont des Tevenè. Pilade lui-même, né le 1er octobre 1849, est déjà un Tevenè. Une fille, Palmira (1842-1874), apparaît dans les documents tantôt comme Landi, tantôt comme Tevenè.

Il suffisait donc de chercher un Cesare Landi. Et en effet : Giovanni Cesare Tito Landi fut baptisé à la cathédrale de Livourne le 12 août 1814, fils de Gaetano Landi, ébéniste né à Florence vers 1771, et de Maria Francesca Romoli. Ce même Cesare Landi avait épousé Maria Maddalena Tossini le 20 octobre 1839. Le « grand-père qui n’est jamais né » était né tout à fait normalement, mais sous un autre nom.

Pourquoi un Landi devient Tevenè

Gaetano Landi mourut peu après la naissance de son fils, entre 1814 et 1816. Sa veuve, Maria Francesca Romoli, se remaria avant 1816 avec Giuseppe Tevenè, ébéniste comme son premier mari, né à Rome vers 1775, fils de Pietro Tevenè, et lui-même veuf d’Assunta Bongi, morte en 1811. Giuseppe n’était pas un inconnu pour les Landi : en 1811, il avait été témoin à la naissance d’une fille de Gaetano. Deux ébénistes, collègues et sans doute amis : après la mort de l’un, l’autre épousa sa veuve et éleva ses enfants.

Cesare grandit donc chez les Tevenè, avec les demi-frères et sœurs nés du second mariage de sa mère : Gioconda (1816), Rosa (1820) et Giuseppe Felice, dit Zeffirino (1825). Son beau-père mourut en 1835, sa mère à la fin de 1845. Entre le milieu de 1846 et le début de 1847, Cesare commença à utiliser le nom de son beau-père, pour lui-même et pour les enfants nés ensuite. Nous n’avons trouvé aucun acte formel de changement de nom : le passage ne se reconstitue qu’en comparant les documents.

Les Tevenè qui ne sont pas des Tevenè

D’où le titre : l’instituteur Pilade Tevenè et ses fils Garibaldo et Alfredo, les Tevenè les plus connus de Livourne, étaient par le sang des Landi. Ils avaient hérité du nom Tevenè par affection, et non par descendance.

La lignée Tevenè « de sang » se poursuit en revanche avec le demi-frère Zeffirino (1825-1863), batelier et menuisier, et ses enfants. Certains émigrèrent à Marseille, comme beaucoup de Livournais à l’époque. L’un d’eux, Giuseppe dit Joseph, né en 1848, était marchand de bric-à-brac rue des Cordelles : en 1885, il passa en justice pour avoir tiré au revolver sur un homme qui avait courtisé puis délaissé sa sœur, une affaire aujourd’hui étudiée comme exemple des liens familiaux chez les Italiens de Marseille. Un petit-fils de Zeffirino, Joseph Pilade, cordonnier né à Livourne en 1876, obtint la nationalité française en 1904.

Et l’origine du nom ?

Le plus ancien Tevenè documenté à ce jour est justement Giuseppe, l’ébéniste né à Rome vers 1775, fils de Pietro, mort avant 1810. C’est avec lui que le nom arrive à Livourne. Sa forme fait penser à une origine française, mais ce n’est pour l’instant qu’une hypothèse : pour la vérifier, il faudra poursuivre les recherches dans les archives romaines.

Ce que ce cas nous apprend

Les changements de nom « de fait », sans aucun acte officiel, étaient bien plus fréquents qu’on ne le pense : enfants prenant le nom de leur beau-père, enfants trouvés, noms traduits ou déformés. Quand la recherche est bloquée, la solution n’est souvent pas de creuser davantage au même endroit, mais d’élargir le regard : aux frères et sœurs, aux témoins, aux parrains, aux métiers. Ici, la succession des noms des enfants et un témoin de bien des années auparavant ont résolu l’énigme.

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